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Dossier The International 2015

Rétrospective #2 : la saison 2011-2012

Publié le | Dernière mise à jour le
Sommaire

The International 2011, première compétition organisée sur Dota 2, a montré le jeu au public mondial. Cependant il suscite peu de vocations pérennes, la plupart des joueurs repartant sur DotA, jeu nettement plus mâture et plus visible au quotidien. Cette première saison reste donc d'une ampleur assez limitée.

 

Un basculement très partiel

Malgré le prix démesuré atteint par The International 2011 et le fait que les équipes aient effectivement été payées (une pratique pas si courante à l'époque, les défauts de paiement suite aux tournois DotA étant très répandus), le jeu est considéré comme peu attractif.

Certes, de vingt-quatre héros en Alpha (fin 2010), on est passé à quarante-six pour The International. Il n'en demeure pas moins que moins de la moitié des héros de DotA sont alors présents sur Dota 2. Cela crée un gameplay appauvri et un métagame très différent puisqu'il doit prendre en compte cette pénurie. Les joueurs de DotA avaient souvent une impression assez mitigée de Dota 2 : la sensation était différente, le jeu semblait plus lent, la carte plus petite... Rien qui motive vraiment pour rester, surtout dans la mesure où les "hats" (objets cosmétiques) ne sont apparus qu'au printemps.

De plus DotA reste largement plus connu et populaire chez le public, Dota 2 ne délivrant qu'au compte-gouttes les clefs pour la bêta à cette époque (les premières clefs pour le public tombent plus ou moins en novembre 2011, l'engouement suscité par TI1 étant déjà bien retombé). Au-delà de DotA, cette saison est aussi le pic d'attraction de Heroes of Newerth (un autre jeu à l'origine basé sur DotA) tandis que League of Legends était déjà solidement implanté.

Les équipes ne peuvent pas basculer d'un jeu à l'autre sans entraînement et le basculement est finalement assez peu motivant : la saison 2011-2012 se fait donc pour l'essentiel avec un nombre réduit d'équipes. Certaines font des apparitions sur le jeu, très ponctuelles, avant de repartir sur DotA : c'est le cas de EHOME qui, après sa deuxième place à The International, a disputé l'ESWC puis s'est arrêtée là sur Dota 2.

Régionalement, le paysage est très contrasté. Une scène est demeurée hermétique à Dota 2 en cette première saison : la Chine. Les équipes chinoises demeurent sur DotA, le paysage compétitif chinois étant un écosystème déjà bien installé avec des structures professionnalisées, des tournois réguliers et un public très nombreux. Elles ne partent pas à l'aventure sur un jeu à l'avenir encore incertain (beaucoup de structures chinoises ne croyaient pas à ce stade en la pérennité du jeu et ne connaissaient pas Valve). Une seule équipe chinoise a du coup participé à une finale d'un tournoi important cette année-là - EHOME en début de saison -, même si l'on a retrouvé de temps à autre d'autres équipes dans des compétitions mineures (LGD, iG).

Les scènes américaine et sud-est asiatique sont plus perméables, mais le basculement n'a pas été généralisé pour autant. L'apparition de tournois accordant une large place aux équipes de ces régions a certainement été un vecteur important - les tournois en Asie du Sud-Est sont précoces, huit se tiennent pendant la saison, même si les prix sont assez modestes et ne justifient pas d'être considérés comme des tournois importants. Il n'en demeure pas moins que Zenith, Orange, Mineski, MiTh, MUFC et d'autres jouent régulièrement sur Dota 2.

En Amérique, moins d'équipes sont concernées ; compLexity Gaming ou la naissante Evil Geniuses (largement issue de Nirvana.int) participent à des compétitions, avec davantage de succès pour la première.

Natus Vinctere, champions du monde 2011

Na`Vi, vainqueurs de The International 2011

C'est donc en Europe que Dota 2 va recruter ses bataillons. En dehors de Na`Vi, qui s'était déjà installée sur le jeu avant The International, de nombreuses équipes européennes ou d'ex-URSS quittent plus ou moins DotA (le jeu avait un ancrage moindre en Europe de l'Ouest qu'en Asie, par exemple) pour parier sur l'avenir. La possibilité de trouver des parties plus facilement a été un vecteur attirant, l'Europe ne disposant pas des mêmes réseaux que l'Asie pour DotA.

De ce fait, 75 % des places des finales de tournois importants ont été occupées cette saison par des équipes venant de la grande région européenne, à raison de 33 % pour l'Europe de l'Ouest et centrale et de 42 % pour l'ex-URSS tirée par Na`Vi.

La répartition des gains par région illustre bien cette présence de la scène européenne dans les débuts de Dota 2 : sur trente-trois équipes qui ont remporté 1000 $ ou plus en 2011-2012 sur Dota 2, vingt-et-une viennent d'Europe (cinq de la zone SEA, cinq pour l'Amérique, deux pour la Chine). Cela n'a rien à voir avec un niveau supérieur des équipes européennes - les équipes chinoises dominent alors outrancièrement la scène DotA et The International 2012 montrera qu'il en va de même sur Dota 2 - mais découle simplement de la précocité des basculements d'équipes européennes sur le nouveau jeu.

 

Des tournois modestes et concentrés

Sur la première saison, les tournois Dota 2 sont globalement d'ampleur modeste. Le niveau à partir duquel un tournoi pouvait y être considéré comme majeur s'élève à environ 10 000 $, sans préjuger de la forme du tournoi (online ou offline). Liquipedia distingue dix tournois dits "Premier Events" auxquels on peut rajouter deux tournois de la catégorie des "Major Events" à 10 000 $ ou plus (un tournoi étant écarté malgré son prix de 10 000 $ : c'était un tournoi amateur organisé en parallèle d'une compétition professionnelle).

Ces douze tournois importants ont en tout représenté 189 500 $. Le prix le plus élevé distribué s'est élevé sur cette saison à 28 000 $ (la Vengeance Cup lors de la DreamHack Summer 2012). En ajoutant les autres tournois de quelque envergure (Major Events de Liquipedia), environ 242 000 $ ont été mis en jeu sur l'ensemble de la saison, ce qui représente à peine 15 % du montant de The International 2011 (et 2012). Les compétitions Dota 2 sont donc encore à un stade embryonnaire.

Dans le même temps, les compétitions sur DotA battaient leur plein avec des prix nettement plus élevés : G-League, SMM DotA Tournament, World DotA Championships, ACE DotA Pro League... Les cinq plus grosses compétitions DotA de cette année-là représentent à elles seules un montant proche de l'ensemble des compétitions relativement importantes sur Dota 2 (216 000 $ contre 242 000 $). De manière assez nette a posteriori, il s'agit du chant du cygne de DotA (les compétitions organisées entre TI1 et TI2 sont globalement les plus rémunératrices organisées sur le jeu), mais sur le moment, Dota 2 semble clairement à la traîne de son prédécesseur.

Un trait structurel des compétitions sur DotA était auparavant et demeure en 2011-2012 la très grande part des évènements offline (en LAN), en raison de la faiblesse des réseaux disponibles. Dota 2 s'inscrit assez vite en rupture avec ce modèle. En effet, le système proposé par Valve pour jouer des parties online est supérieur à celui de Blizzard sur Warcraft III ou à celui d'autres acteurs (avoir des parties hébergées par un joueur était clairement un frein aboutissant à de grosses distorsions, notamment quant au ping).

De plus les compétitions Dota 2 de cette année ont une envergure nettement moindre, attirent un public plus réduit et de ce fait ne justifient pas forcément l'organisation de finales en LAN, le jeu ne semblant pas justifier de tels investissements. De fait, sur les douze tournois importants identifiés cette année-là, seuls sept ont eu une phase finale en LAN, alors que cinq ont été joués exclusivement online. Il s'agit notamment des deux saisons de The Defense commentées par TobiWan, qui était déjà l'un des deux commentateurs anglophones à The International et qui n'est pas pour rien dans le succès auprès du public européen de ce tournoi pionnier.

 

La polarisation des joueurs professionnels en Europe a une traduction immédiate sur les tournois, les deux phénomènes se renforçant mutuellement. Sur les douze tournois importants, la plupart étaient basés en Europe, le reste en Asie du Sud-Est. La répartition des LAN est particulièrement déséquilibrée : six en Europe, une en Malaisie.

En Europe même, les tournois les plus réguliers sont ceux du Star Ladder, une organisation ukrainienne qui lance son premier tournoi Dota 2 en décembre 2011, avant de mettre en place une ligue (quatre tournois en 2012, dont deux avant The International 2) dont le format s'impose pour longtemps : une phase de ligue accessible sur invitation, puis des finales en LAN à Kiev. En dehors du Star Ladder se démarque la DreamHack, qui organise un tournoi Dota 2 à deux reprises sur cette saison (Summer et Winter) et en laissant une place à des équipes issues de qualifications dans les grandes LAN organisées en Suède. La dernière LAN européenne est jouée à Paris dans le cadre de l'ESWC.

 

L'année Na`Vi

L'Europe, Est comme Ouest, est bien le centre du Dota 2 compétitif durant cette saison. En revanche le centre de gravité de DotA se trouve toujours - et largement - en Chine. L'absence des équipes chinoises sur Dota 2 laisse donc le champ libre aux Européens, et en premier lieu aux vainqueurs de The International 2011, Natus Vincere.

Le succès de cette équipe ukrainienne remonte à la décision de s'installer pour de bon sur Dota 2 plusieurs mois avant The International 2011. Mieux entraînée, plus familière avec les contraintes inhérentes au jeu (notamment en raison d'un métagame très spécifique) mais aussi avec les fonctionnalités différentes par rapport à Warcraft III, Na`Vi réalise un très beau parcours à l'International et parvient à remporter le tournoi. Elle devient alors la première équipe millionnaire de l'histoire de l'e-sport et gagne en une fois plus d'argent qu'il n'y en a jamais eu dans les compétitions de DotA (d'après le site esportsearnings.com, les compétitions DotA ont brassé quelques 750 000 $ de 2003 à 2013).

Après l'International, Na`Vi poursuit sa route sur Dota 2, contrairement à nombre de ses adversaires du tournoi, et la décision de ne pas repartir sur DotA a certainement eu un effet d'entraînement par rapport à la scène européenne - à la fois sur les autres équipes et sur les organisateurs de tournois. Natus Vincere n'a subi qu'une modification (certes notable) après l'International : le remplacement d'Artstyle par ARS-ART, tandis que le rôle de capitaine est désormais dévolu à Puppey. XBOCT, Dendi et Puppey, le trio formé entre 2010 et 2011 demeure le noyau dur de l'équipe jusqu'à l'été 2014.

Na`Vi en 2012 : ARS-ART, Dendi, Puppey, XBOCT, LighTofHeaveN
Na`Vi en 2012 : ARS-ART, Dendi, Puppey, XBOCT, LighTofHeaveN

L'équipe a littéralement écrasé la concurrence en 2011-2012. Elle a remporté six des douze tournois importants de la saison et a disputé deux autres finales. Il n'y a que deux tournois auxquels Na`Vi a participé sans réussir à atteindre la finale. Il n'est donc pas étonnant que les Ukrainiens aient empoché 29 % des gains totaux sur la saison (sans compter le million de l'International, bien entendu) ; et si l'on ne prend en compte que les tournois joués en Occident, ce pourcentage est plus élevé encore (autour de 40 %).

La saison 2011-2012, encadrée par deux Internationaux où Na`Vi s'est révélée impressionnante, n'est pas pour rien dans la construction de l'image d'une équipe qui s'est alors forgée une fanbase de grande envergure. Na`Vi a totalement écrasé la scène compétitive de cette époque.

En dehors de l'équipe ukrainienne, peu d'équipes émergent. Les Français de mTw, les Allemands de mousesports, les Suédois de CLG et les Américains de compLexity font partie de ces équipes qui ont joué sur Dota 2 cette saison-là et qui ont réussi à tirer quelques marrons du jeu. Dota 2 représente d'ailleurs à ce moment une certaine aubaine pour des équipes occidentales qui ont peu accès aux tournois rémunérateurs de DotA, joués en Chine.

En ajoutant les gains de ces quatre équipes à ceux de Na`Vi, c'est 70 % des gains totaux réalisés en 2011-2012 dans les tournois majeurs qui ont été récupérés par cinq équipes (55 % des gains réalisés sur l'ensemble des tournois). Avec peu d'équipes sur le jeu et surtout peu d'équipes capables de prétendre aux premières places des tournois, la concentration des gains dans les mêmes mains s'explique d'elle-même.

 

La saison 2011-2012 est encore très balbutiante. Le jeu sort à peine de son Alpha et The International 2011 n'a créé une dynamique réelle qu'en Europe, dans le sillage de la victoire de Na`Vi, qui reste la puissance dominante. L'Asie du Sud-Est ou l'Amérique se sont partagée entre Dota 2 et DotA tandis que la Chine et ses bataillons sont restés fidèles au jeu initial. L'audience et l'ampleur des compétitions Dota 2 demeurent donc assez limitées. L'e-sport Dota 2 ne prend finalement son envol qu'après The International 2012.

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16 commentaires Rédigé par Darwyn